Café des artistes

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AU BORD DE LA DEÛME

 

AU BORD DE LA DEÛME

 

 

 

 

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Enjambant le petit pont en bois d'un pas léger, mon regard jusqu'alors distrait s'immobilise et contemple le flot déchaîné de la Deûme. Irrésistiblement et dangereusement attirée vers cette mousse vigoureuse et tonitruante, je me penche étourdie, le cœur battant, l'envie de plonger mais voici les phénomènes bien connus de l'angoisse qui apparaissent, je recule. Plantée au milieu du petit pont, je regarde alors la ligne sinueuse que trace l'eau, d'un vert profond et quelque peu salasse, au milieu d'arbres décharnés et de feuilles tombées. C'est l'hiver, le paysage est aussi triste que mon âme, aussi froid que mon cœur, aussi désolé que le petit canard que j'ai vu non loin de là, il y a quelques jours, seul. Pauvre petit canard.

C'est un petit canard de couleur café au lait. Son plumage coloré, orné de délicats traits noirs, est semblable à celui des canards colvert, seule la peinture, blanche, beige et crème qui couvre les zones ainsi délimitées, se diffère des teintes vertes, grises et taupe couramment utilisées par notre créateur. Est-ce là son forfait ? Il navigue loin de ses confrères qui glissent joyeusement au gré des flots, en bande serrée, mâles et femelles côte à côte entourés d'un groupe de joyeux lurons qui cancanent, font des effets d'ailes, plongent la tête la première pour nous montrer leurs fesses dodues et duveteuses. Cette petite société bien organisée a laissé de côté le canard crème. Pourquoi ? Parce qu'il est différent ? Quel est son crime ? Est-il trop gentil ou très méchant ? Je ne peux m'empêcher de penser au vilain petit canard, celui qui est tout noir dans le conte de Andersen. Il était malheureux car différent, rejeté par ses compagnons et sa famille, par les canards qu'il rencontrait aussi mais la fable se termine bien : le vilain petit canard est en fait un cygne. Lorsqu'il se transforme majestueusement, il cloue le bec à toute sa communauté et devient admiré et adulé. Qui est le vilain dans la fable ?

Pauvre petit canard crème, seul, laissé sur le bord !

Un jour, me promenant, je l'ai revu, j'étais heureuse pour lui car deux canards, non loin de lui, semblaient accepter sa présence, il les suivait, semblant heureux. Ce ne fut qu'une illusion : il y avait bien deux canards mais c'étaient un mâle et une femelle qui batifolaient sans se soucier de sa présence. "Café au lait", c'est le nom que je lui ai donné, nageait silencieusement près du couple tout en laissant une certaine distance entre eux et lui. On aurait dit qu'il voulait attirer leur attention, il voulait tout simplement être accepté et se fondre dans la norme. Il se sentait peut-être rassuré de nager non loin du couple, de temps en temps il émettait un caquètement vigoureux mais aucune réponse ne lui parvenait.

Pauvre petit canard !

Combien de canards isolés deviennent des cygnes ? Qu'en est-il de ces laisser pour comptes ? Ils pataugent, seuls, résignés, sûrement tristes. La vie vaut-elle d'être vécue dans ce cas ? Mes yeux s'humidifient en devinant la triste vie que devait être la sienne.

"Tu glisses quand-même, tu caquettes, tu manges mais tu restes désespérément seul et ignoré des autres".

Pauvre petit canard ! Mes larmes coulent à présent, chaudes, salées, amères.

Aujourd'hui, sous l'air glacé, debout sur le petit pont, je cherche du regard "Café au lait", je scrute le territoire qui lui est attribué (ou qu'il s'est attribué), je le vois nulle part. Où es-tu ? Qu'es-tu devenu ? As-tu été emporté par le froid ? De grands et joyeux coin-coin transpercent le silence, c'est la bande de joyeux lurons qui approche mais du côté de "Café au lait" c'est le vide, le silence, l'absence. Demain, je reviendrai, j'espère te voir mon ami, mon double...

 

© Chrisithaque

 



26/07/2013

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